Nous sommes les mercredi 8 juillet. Je me demande si je peux même écrire. Si j’en ai la force; si je peux dépasser le mal absolu dans lequel m’ont plongé ces chaleurs, à cette période que déjà je déteste, cette période si compliquée pendant laquelle je dois distraire mes enfants à plein temps, encore plus plein temps que d’habitude, sans vraiment la possibilité non plus de partir plus loin que le coeur ne le permet. Ce coeur qu’on partage, Lola et moi. Qu’ils partagent, eux évidemment aussi. Ce coeur qui tantôt nous lie, tantôt nous enchaine. Suivant comment on regarde notre vie. Suivant l’angle. Le moment. La chaleur, aussi. Enfin, la condition de vie générale. Mais cette chaleur entraine en cascade une somme de choses qui me plient. Le sport est moins rigoureux, s’en va d’un relai vers la nourriture qui dérape elle aussi. Et donc le corps. Et donc la confiance en moi. Et donc le château tend vers s’écrouler, carte après carte. Sans qu’aucune âme ne puisse réceptionner mon signal en direct. Bien sûr il y a nous, il y a les sorties, il y a les quelques personnes qui, je le sens, je le sais, me soutiennent, quelque part, m’entendent et me comprennent; ces personnes à qui je fais du bien, et qui m’en font tout autant. Mais en ce moment j’ai tellement d’avance sur nous, je suis sur une planète si lointaine. Je suis en octobre, là, déjà. Je n’ai échangé avec aucun être humain depuis des lustres, reçu aucun autre message que celui des étoiles, celui de cette foi qui me guide vers je-ne-sais-toujours-où. Cette foi si peu pieuse. Cette croyance qui me dépasse, ce sentiment qu’on peut faire plus beau, ou en tout cas qu’on peut choisir le chemin le plus doux, si la violence est devenue l’autoroute que la plupart empruntent. Malheureusement. Et quelle violence. Je meurs de tout ça. Je meurs de ne pouvoir changer le monde plus que microscopiquement. Je meurs de n’être entendu que si vaguement. J’en meurs tellement que je dérive. Et me demande, ce soir, si écrire peut encore faire ce que ça fait, normalement. Me donner une bouffée d’air. Un peu d’oxygène dans ces poumons si serrés, depuis tellement de semaines maintenant. À attendre de moins souffrir. À attendre de ressusciter. De me réveiller. De ce cauchemar qu’est une vie si loin de tout, si loin de toutes, si loin de chaque personne qui l’a pourtant traversée, parfois même avec grâce. J’ai tout oublié, j’oublie tout. J’oublie chaque millimètre de bonheur, pour ne pas trop souffrir, de devoir tout perdre si brutalement, un jour que je n’aurais pas choisi. La voisine rit trop fort. Chaque fenêtre de Paris est grande ouverte. Ça laisse passer une vie qui me manque. Tout me manque. J’ai mal comme j’ai rarement eu. Mais jamais, pour autant, jamais je ne questionne même une seconde le fait de continuer de creuser. Je vous embrasse, du fond d’un coeur épuisé. Je vous embrasse tendrement. Surtout toi.